QUAND JE NE DIS RIEN

lectures / podcasts / écritures / explorations / coups de gueule et réflexions en tous genres

« L’androsace et le cochon – la plante, l’animal, pour une relation plus juste avec le vivant », de Pierre Rigaud. Quand j’ai vu passer ce livre, le titre et surtout le sous-titre (car je ne savais pas ce qu’était une androsace à ce moment-là), j’ai d’abord été agacée. D’autant plus qu’il est écrit par un écologue et que pour moi : écologue + « le vivant » = cringe. 

Alors j’ai d’abord écouté l’épisode du podcast Comme un poisson dans l’eau avec Pierre Rigaux et j’ai changé d’avis. J’ai eu envie de lire le livre tout de suite et je me suis dit : « en fait c’est cool, un écologue naturaliste enfin antispéciste ! ». 

Parce que de quoi on parle exactement quand on dit « le vivant » ? Quand on veut protéger le vivant on veut protéger quoi ? Qui ?

Défendre le vivant c’est préserver la vie, c’est joli, c’est pratique, mais c’est flou. 

De quelle vie on parle ? Est-ce que c’est la même chose de protéger la vie d’une androsace (une fleur donc) et celle d’un cochon ? Pourquoi est-ce qu’on veut protéger une espèce végétale d’ailleurs ? Et une espèce animale ? Dans quel intérêt ? Ou plutôt dans l’intérêt de qui ? Pourquoi est-ce qu’on tient plus à protéger la vie d’un ours que la vie d’un cochon ? La vie d’un animal sauvage que la vie d’un animal d’élevage ? Et les algues vertes ou la bactérie borrélie qui vit dans le corps d’une tique et transmet la maladie de Lyme ? Ce sont des êtres vivants aussi, est-ce qu’on souhaite les protéger aussi ? Pourquoi s’offusque-t-on autant, voire plus, de la disparition d’une rivière, d’un arbre ou d’une fleur que de la mort d’un cochon, d’une vache ou d’une crevette ? Et est-ce que c’est vraiment souhaitable d’accorder des droits à un fleuve alors qu’on vit dans un système qui abat des milliards d’animaux non-humains chaque jour sans que ce soit nécessaire ?

Ces différences de traitement posent question et le terme de « vivant » entretient une grande confusion car il ne permet pas de séparer les individus sentients, c’est à dire ceux qui ont une capacité à ressentir les émotions, la douleur, le plaisir, et à percevoir de façon subjective leur environnement et leurs expériences de vie, de tout le reste à savoir les végétaux, les minéraux, les rivières ou les molécules qui ne sont pas sentients (car non, les arbres et les carottes ne sont pas sentients contrairement à ce qu’on aime dire pour justifier le fait de manger de la chair animale). 

Dans ce livre court et accessible, Pierre Rigaux nous invite à réfléchir à toutes ces questions et il y répond avec rigueur et précision.

« Car la défense du vivant est simple quand on ne s’intéresse pas vraiment au sort des individus qui le composent et quand on ne voit pas le système qu’on entretient activement ». 

Je sais que ce n’est pas plaisant de lire ça, que ça met presque l’intégralité des humains que nous sommes dans une dissonance cognitive profonde. Personnellement si je me sens dérangée quand on me parle d’une domination quelle qu’elle soit, je me dis que ma réaction est finalement la même que celle d’un homme blanc à qui on ferait prendre conscience de la domination qu’il exerce sur bon nombre d’autres individus et qui s’offusquerait parce qu’il n’aurait pas envie d’être dérangé dans sa posture de privilégié. Et alors je me dis qu’il y a quelque chose à creuser de mon côté… car défendre l’acte de tuer et de faire souffrir (oui c’est bien de ça qu’il s’agit), nécessite de se raconter des histoires qui nous permettent de le faire et d’éviter de prendre en compte les victimes. Si on peut le reconnaître, c’est déjà un premier pas.

Ce qui est à peu près sûr, c’est que quand on parle du vivant sans distinguer les êtres sentients de tout le reste, on ne le fait que dans nos propres intérêts d’humains. Et alors les animaux ne sont que suppléments d’âme pour nous. Alors on les raconte avec poésie, on les utilise comme des métaphores, on tire d’eux une sagesse pour nous grandir mais on ne les protège pas. Pierre Rigaux dit « l’introspection autocentrée ». Et on respecte alors une nature sauvage et idéalisée mais on oppresse toujours. Voilà pourquoi je ne supporte plus ce terme qui est venu remplacer celui de « nature » sans qu’on ne sache finalement pas très bien pourquoi. 

Et ce qui est vraiment sûr c’est que même si vous me prenez pour une personne moralisatrice qui veut vous empêcher de profiter de votre position de dominant.e pour manger des animaux, je vous répondrai que prôner la fin d’une pratique basée sur l’oppression la plus extrême n’est pas moralisatrice, elle est « une position politique motivée par un désir de justice », ni plus ni moins.

Merci de m’avoir lue malgré l’inconfort et comme le dit la philosophe Donna Haraway, apprenons à vivre avec le trouble, avec cette sensation désagréable que vous ressentez là tout de suite après avoir lu ces quelques lignes. Car si nous sommes incontestablement toustes dominé.es par un groupe social ou un individu, nous sommes aussi toustes dominant.es en même temps. Alors on n’a pas le choix que d’accepter l’inconfort si on veut faire mieux en terme de justice sociale. Et on doit faire mieux !


En savoir plus sur QUAND JE NE DIS RIEN

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire