« N’oublions jamais que le but du capitalisme est de faire de nous le personnage secondaire de notre propre vie et que le travail ne nous rendra jamais autant que ce qu’on lui donne », Judith Duportail
Je n’écris pas beaucoup en ce moment. Pas du tout même pour être honnête. Je n’ai pas le temps, pas l’énergie, pas l’inspiration. Et sachez que le grand responsable de cette page blanche qui dure depuis plusieurs mois n’est autre que… le travail évidemment ! J’ai déjà parlé du travail ici. C’est un sujet qui m’occupe et me préoccupe beaucoup. Parce que plus les semaines de ma vie passent, plus je me sens coincée dans mon travail et surtout dans mon statut d’auto-entrepreneure qui ressemble à s’y méprendre à un salariat, sans les maigres avantages que ce dernier pourrait m’apporter. Car je travaille toutes les semaines et toute l’année pour la même association depuis 3 ans, de façon totalement régulière. J’ai d’autres missions à côté, pour d’autres associations, plus courtes et/ou plus ponctuelles qui ressemblent davantage à de l’auto-entreprise en bonne et due forme, mais j’ai ce socle là qui m’apporte un semblant de sécurité et qui s’apparente davantage à du salariat qu’à de l’auto-entreprise, je l’ai déjà dit. Mais me voilà coincée car si j’arrête de travailler, je n’ai pas d’argent qui arrive à la fin du mois alors je ne m’arrête pas de travailler. Pourtant il le faudrait ! Il le fallait déjà l’année dernière mais j’ai traversé toute ma dépression sans m’arrêter plus d’une journée. Cette année ma dépression est passée mais mon anxiété pas du tout et mes troubles du sommeil n’en parlons pas alors je suis très fatiguée (vraiment très très très fatiguée) et je voudrais pouvoir m’arrêter un peu pour reprendre quelques forces. Je voudrais aussi (rêvons un peu !) m’arrêter pour retrouver un peu de temps et d’énergie pour faire deux trois choses que j’aime dans la vie, réfléchir à ce que j’aimerais peut-être faire d’autre comme travail, faire un stage, faire une formation ou je ne sais quoi d’autre, mais je ne peux pas. Alors je continue, jusqu’à quand ? Et bien l’avenir nous le dira hein ! Mais non je ne peux pas m’arrêter de travailler, c’est le principe de l’auto-entreprise. Je n’ai pas droit au chômage, ni même à un arrêt maladie (ou si petit) et je ne gagne pas suffisamment pour mettre de coté trois mois de salaire d’avance ou me payer une assurance qui me verserait un salaire en cas d’accident. Je sais aussi que beaucoup de salarié.es sont dans la même situation car les employeurs qui acceptent les ruptures conventionnelles sont (de plus en plus) rares mais la différence c’est qu’en tant que salarié.e, il y a un droit à l’arrêt maladie, et que l’arrêt maladie permet d’avoir accès à un bilan de compétence, à une formation etc. C’est donc une différence de taille !
À ce stade vous l’avez compris, je vais parler de mon travail, pour parler du travail en général dans l’associatif et du statut d’auto-entrepreneur.e Je précise tout de suite que je ne suis pas sociologue ni journaliste. Je vais donc partager un ressenti personnel basé sur mes propres observations, à mon échelle, dans mes réseaux et les milieux professionnels que je côtoie ou que j’ai côtoyé. Il y aura donc des biais et j’en suis tout à fait consciente. Je suis aussi consciente de l’endroit d’où je parle, consciente que je ne suis pas la plus à plaindre et que la situation dans laquelle je suis est aussi liée à une forme de précarité que j’ai choisie à un moment de ma vie car j’en avais le privilège. C’était avant d’avoir des enfants mais surtout avant le Covid, l’inflation, le retour du fascisme et la destruction pure et simple des services publics. Quoi qu’il en soit je serais ravie de discuter de tout ça si le coeur vous en dit, si vous vous y retrouvez ou si au contraire vos situations et vos milieux professionnels contredisent ce qui se passent dans le mien.
Revenons-en, si vous le voulez bien, à ma situation professionnelle qui me fait chier qui ne semble plus correspondre aux besoins financiers et à la sécurité dont nous avons besoin pour vivre dignement dans la France de Macron. Dans l’association pour laquelle je travaille toute l’année (en réalité cette association est ma cliente mais voyez, tout est un peu inversé), je suis ce qu’on appelle « coordinatrice ». La coordination, au sein d’une organisation, consiste à « assurer pour un ensemble de personnes et de tâches, une conjonction des efforts en vue d’un objectif commun ». Traduction simple : faire en sorte que des gens travaillent ensemble autour d’un projet. Pourtant aujourd’hui dans le milieu associatif culturel, ce que j’observe ce sont des structures qui n’ont pas ou plus les moyens de payer suffisamment de personnes différentes pour effectuer l’ensemble du travail et qui n’en embauchent donc qu’une seule sous la fonction de « coordinatrice » pour lui faire faire le travail qui devrait être fait par au moins trois personnes à savoir un.e administrateur.ice, un.e chargé.e de communication et un.e chargé.e de projets. Ce sont pourtant trois métiers bien différents et la personne en charge de la coordination devrait se contenter de mettre en lien l’ensemble des personnes compétentes pour qu’elles réalisent le travail relatif à ces trois fonctions bien différentes, tout en s’assurant du bon déroulement de l’ensemble des opérations. Mais ce qui se passe en réalité, dans mon cas par exemple, c’est qu’on me demande d’être à la fois administratrice, chargée de communication et chargée de projet, sans me rémunérer à la hauteur de ces fonctions, sans me proposer un salariat ou un semblant de sécurité. Oui parce que cette association est celle qui me paye le moins bien de toutes celles pour lesquelles je travaille et elle le justifie en s’appuyant sur le fait qu’elle fait appel à moi deux jours par semaine, toute l’année, pour une durée indéterminée, considérant alors qu’elle m’assure une sécurité. Sauf qu’en réalité, je n’en ai aucune… Je reste auto-entrepreneuse, je n’ai pas de contrat avec cette structure, pas droit à un arrêt maladie, pas droit à du chômage, à une prime de noël ou à une prime en cas de fin de collaboration. Cette dernière peut donc très bien s’arrêter du jour en lendemain si les dirigeant·es le décident ou si la subvention de l’état qui lui est allouée, (en partie pour me rémunérer), ne l’est plus – ce qui risque bel et bien d’arriver dans les prochaines années et plus vite qu’on en le pense. Je suis alors sensée avoir les compétences d’une administratrice, d’une chargée de communication et d’une chargée de projets, sans être salariée ni même payée à la hauteur du travail que j’effectue et des responsabilités qui me sont confiées. Et je suis sensée me réjouir parce que « j’ai du travail et que je ne travaille pas à l’usine (ce qui est vrai et j’en ai bien conscience). Pour autant, je me trouve dans une situation bien pénible, assez injuste mais qui semble normale à tout le monde (sauf à moi !). Parce qu’on ne peut pas savoir tout faire, et tout faire parfaitement (ce n’est même pas souhaitable à vrai dire), c’est pourtant bien ce qu’on me demande grâce à cette fonction fourre-tout de « coordination » utilisée à toutes les sauces, que je ne voyais presque jamais quand j’ai commencé à travailler en 2013.
Par ailleurs, comme je le disais, même si je travaille toute l’année deux journées par semaine pour cette association, cette « collaboration » ne suffit pas financièrement à subvenir à mes besoins et ceux de mes enfants (deux jours par semaine, ça me paraît plutôt normal de devoir compléter). Je collabore donc avec d’autres associations et travaille donc toute l’année pour trois structures en même temps, ce qui démultiplie la charge de travail et la charge mentale associée à ce genre d’activités. Ce qui est compliqué aussi c’est qu’il est assez difficile, dans les faits, de délimiter des jours fixes pour chaque structure, de s’y tenir et de les faire respecter par tout le monde. Je reçois donc des appels pour l’une alors que je travaille pour l’autre ce jour-là (ou quand je ne travaille pas du tout), les mails n’en parlons pas, j’ai aussi des rendez-vous que j’essaye de caler sur les jours adéquats mais ça ne fonctionne pas tout le temps. Résultat : j’en ai plein la tête en permanence, je passe d’un projet à l’autre sans arrêt et il est de plus en plus difficile de couper de tout ça quand mes journées de travail se terminent. Même si j’essaye, force et de constater que je rêve de mes To do lists de travail et des mails à traiter qui s’accumulent.
Aussi, je vis à la campagne. Et pas la campagne gentrifiée et « stylée » (très gros guillemets) de l’est parisien ou du Tarn. Cet endroit je l’ai choisi, même si on ne choisit rien à 100% parce qu’on n’est jamais capable de savoir exactement ce qui nous attend quand on prend une décision, mais tout ça pour dire qu’encore une fois, je suis consciente de ma situation et de l’endroit d’où je m’exprime. Et ce qui est sûr c’est que je n’ai pas beaucoup de possibilité d’emploi salarié dans l’action culturelle ou la coordination de projets autour de moi, je travaille alors presque exclusivement à distance, seule, depuis mon domicile. Et il se trouve qu’à force de travailler à distance comme ça, les gens avec qui je travaille régulièrement depuis trois ans, me prennent de plus en plus pour leur employée (en me faisant croire que c’est un avantage pour moi, je l’ai déjà dit) et employée, seulement pour ce qui les arrange, vous l’aurez compris ! Une employée qui n’est pas là physiquement, pas vraiment là donc, presque pas vraiment vivante finalement. Pas une personne dont il faudrait prendre soin en tous cas puisqu’elle n’existe que par mail ou en Visio. Pourquoi la payer mieux ? Pourquoi lui dire parfois qu’on est content.es de son travail ? Pourquoi lui proposer de temps en temps un espace de discussion ? Un entretien annuel ? Puisqu’elle ne fait pas vraiment partie de l’équipe. Pire, qu’elle n’est pas vraiment vivante. Alors oui c’est à moi de monter mes tarifs quand je veux et de leur demander un bilan quand je veux, c’est vrai. Mais dans les faits, si je monte mes tarifs, ils ne pourront pas suivre donc je me retrouverai sans rien du tout ce qui est pire. Et demander un entretien, je peux le faire, je le fais, mais je trouverais juste agréable que la proposition vienne aussi de leur côté de temps en temps.
Encore une fois, je sais bien que je ne suis pas la plus à plaindre mais cette situation devient tout de même de plus pesante au quotidien et je suis bien consciente que le problème ne vient pas de moi mais du système entier qui ne fonctionne pas (la plupart de ces gens qui ne me considèrent pas sont eux-même constamment au bord du burn-out). Le fait est que je parle régulièrement autour de moi de cette situation qui me donne la sensation d’étouffer, et que j’entends souvent en retour : « mais toi qui aimes tant lire, pourquoi tu n’ouvres pas ta librairie ? », « Pourquoi tu ne montes pas ton projet autour du livre ? », « Ta revue ? », « Pourquoi tu ne proposes pas des ateliers ? », « Pourquoi tu ? », « Tu ? », « Tu ? », « Tu ? »…
Tout doit venir de moi l’individu donc.
Parce qu’aujourd’hui tout ce qui nous est proposé dans le milieu du travail c’est de monter son projet. Mais je pose la question : comment on fait pour avoir du temps et de l’espace mental disponible pour ne serait-ce qu’imaginer autre chose quand on travaille à temps plein et qu’on a deux enfants ? Comment on fait pour se faire accompagner ? Pour se former quand on est en auto entreprise et qu’on n’a pas d’argent qui rentre si on ne travaille pas ? Comment on fait si on n‘a personne derrière soi et qu’on n’a pas d’argent de côté ? Qu’on ne peut pas avoir quelques mois de chômage ? On travaille gratuitement et on vit d’amour et d’eau fraîche pendant plusieurs mois en attendant que le projet rapporte de l’argent et en prenant le risque qu’il n’en rapporte jamais ? Ou on travaille gratuitement en plus de son travail rémunéré, de l’éducation de ses enfants et du reste, en attendant que le projet rapporte assez d’argent pour pouvoir en vivre, au risque de s’épuiser avant même d’avoir vraiment commencé ? Oui, il faut tout sacrifier pour se reconvertir c’est bien connu. Mais malheureusement les enfants ne vivent pas que d’amour et d’eau fraîche. On vit dans un système qui nous fait des promesses intenables, un système qui fait croire à tout le monde que tout est possible pour qui a de la volonté et un esprit d’entreprise. Peut-être que c’est possible si on a de l’argent de côté mais c’est loin d’être le cas de tout le monde, loin de là.
Autre dimension et pas des moindres : monter son projet aujourd’hui veut aussi dire faire un deuxième travail non rémunéré de community manager, à côté de son activité principale. En plus de ne pas m’intéresser du tout, ce travail chronophage et gratuit sur les réseaux sociaux peut même s’avérer parfois dangereux pour la santé mentale quand on voit les volées d’agressivité que se prennent les gens en commentaires dès le moindre faux-pas, maladresse ou simple impensé (sans parler de l’engagement des proches et surtout des enfants mis en avant sans leur consentement pour faire fonctionner l’algorithme – je fais ici une parenthèse dans la parenthèse pour rappeler que plus de 40% des images présentes sur des sites pédocriminels ont été récupérées sur les réseaux sociaux et mises en ligne par les proches des enfants en question – fermeture de la parenthèse dans la parenthèse).
Alors comment on fait si on ne ressent ni l’envie ni la capacité de participer à tout ça ? Comment on fait si les métiers qu’on sait faire ou qu’on aimerait peut être faire sont remplacés par l’IA ? Sont inaccessibles car trop loin, bouchés, plus suffisamment bien payés pour vivre convenablement dans la France de Macron où une plaquette de beurre coute 5 balles ? Sont devenus des machines à fabriquer des gens en burn out ? Et bien on continue, on se lève, on fait ses journées et après ses 8h devant l’ordi et la sensation d’avoir couru un marathon juste dans sa tête en ayant réellement brûlé une demi calorie pour un projet qui ne nous concerne pas, on pleure un gros coup, on va récupérer ses enfants au périscolaire et on commence sa deuxième journée en essayant de ne pas rester trop envahie par la première. Avec le sourire bien sûr parce que les enfants n’ont rien demandé (ça c’est vrai) et qu’il ne faudrait quand même pas être trop déprimante pour les autres (ça c’est dommage).
Aujourd’hui tout le monde a son auto-entreprise, sa société, son concept, son projet, son produit, sa marque, son service à proposer (non pas tout le monde je sais, ça c’est un biais par exemple parce que ça dépend quand même des milieux sociaux) et pour beaucoup, tout ça fonctionne grâce à la tristesse des gens qui cherchent du sens. Dans le secteur du yoga dans lequel j’ai travaillé et que j’ai quitté en partie pour cette raison, on se forme, on devient prof, on se rend compte que c’est difficile d’en vivre alors on se forme à autre chose puis on propose son programme de formation pour former des gens broyés par leur travail qui veulent faire autre chose de leur vie et qui se retrouvent à faire la même chose et ainsi de suite. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place pour tout le monde et qu’on soit obligé.es de se former encore pour se distinguer, se vendre encore plus, faire une autre activité à côté, se décourager et s’épuiser… J’observe a peu près le même schéma en ce moment dans d’autres secteurs. « Il y a de la place pour tout le monde » il paraît. Je l’ai entendue tellement de fois cette phrase quand j’étais prof de yoga et que j’avais du mal à joindre les deux bouts sans mettre des vidéos de moi en legging la tête en bas, de mes enfants, de mes repas du midi ou de ma routine skin care. « Nous sommes devenu.es les auto-entrepreneur.es de notre propre précarité ». Pour nous libérer du salariat, nous avons juste fait le jeu du néolibéralisme et on l’a fait à fond.
PS (je sais, les PS normalement c’est à la fin mais c’est mon texte je fais ce que je veux) : Je connais aussi des prof de yoga qui aiment ce qu’iels font, pour qui ça fonctionne et qui ne vendent pas leur âme aux algorithmes, ils et elles se reconnaitront (coeur sur vous).
Je ne juge personne (à part le système capitaliste qui nous broie toustes). Tout ça est une conséquence des mauvaises conditions de travail dans le salariat, du désengagement de l’Etat des services publics, de l’inflation, de la création du statut d’auto-entrepreneur couplée avec l’avènement du développement personnel qui a vendu du rêve et de celui des réseaux sociaux qui facilitent la mise en visibilité et la possibilité devenir une personne un peu connue dans un champ d’expertise. Dans un monde où on ne veut plus seulement avoir ce que l’autre a, mais aussi et surtout ce que l’autre voudrait, il semble qu’il y ait une sorte de jeu d’admiration et d’envie de la vie et du projet de l’autre créant une sorte de course au premier qui créera le projet que personne n’a encore eu l’idée de créer mais que les autres auraient aimé faire s’ils avaient eu l’idée à temps. C’est grisant de savoir qu’on a la vie que d’autres voudraient, je me suis moi-même laissée prendre à ce jeu de la Starmania que nos amis Luc Plamondon et Michel Berger avaient déjà anticipé à la fin des années 80 (j’en reviens toujours à Starmania mais que voulez-vous, ils avaient tout dit !). C’était en 2017 et ce schéma que je viens de décrire n’était encore qu’à ses balbutiements. Il s’est développé très vite et il m’a dégoûtée très vite aussi. Dès qu’il a fallu me filmer sur les réseaux sociaux ou suivre une énième formation afin de pouvoir me démarquer de autres, j’ai fui à toute allure. J’y ai laissé des plumes mais surtout de l’argent dont j’aurais aujourd’hui bien besoin. J’y ai cru au discours du « si je veux je peux » qu’on commençait à accepter de porter, même à gauche, en se donnant l’excuse que c’était pour s’émanciper (anarchistes ou libertarianistes ?). Alors je me suis racontée l’histoire que j’avais un esprit entrepreneur, que j’étais capable de supporter la concurrence gâce au fameux « il y a de la place pour tout le monde, brille tu permettras à d’autres de briller aussi » . Oui mais pour qui en réalité ? Oui mais à quel prix ? Et sous quelles conditions ? Je me suis racontée que j’étais cap’ aussi de jouer le jeu des réseaux sociaux. Sauf que tout ça c’était faux et j’ai échoué vite fait bien fait.
Alors si on n’arrive pas à faire partie de tout ça ? Si on ne veut pas se montrer chaque jour à des inconnu.es ? Si on ne veut pas faire un deuxième travail gratuit de community manager à mi-temps en plus du sien ? Si on veut juste avoir suffisamment d’argent pour vivre dignement en exerçant un travail pas trop pénible 35h par semaine mais pas 60 (en vrai pas 35h mais faudrait pas en demander trop non plus) ? Si on ne veut pas travailler gratuitement sans arrêt ? Est ce qu’il reste de la place quelque part pour les gens qui ne veulent être personne ? Juste vivre tranquillement dans leur coin et rester anonyme dans une époque où l’invisibilité devient une ressource rare ? Non le salariat n’a rien d’une panacée, je suis bien au courant mais l’abolition du travail à laquelle j’aspire de mes vœux (sous sa forme actuelle en tous cas et dans le système capitaliste) et de mon engagement militant n’est pas au programme pour l’instant dans la France de Macron, ni dans celle de Bardella alors il va falloir s’accrocher encore un peu et tant qu’à faire, autant ne pas se mettre dans un schéma qui nous détruit encore plus vite que l’autre. Et c’est un aspect subjectif évidemment car le schéma sus-décrit convient sûrement à beaucoup de gens et tant mieux (ou pas). D’ailleurs, pour moi qui suis très anxieuse et insomniaque, travailler de chez moi, à mon compte, avec mes propres horaires est aussi confortable à bien des égards, je ne le nie pas. Et presque seule l’auto-entreprise permet ça. Mais je me demande aussi si ça ne vient pas renforcer insidieusement mon anxiété et mes troubles du sommeil car la sédentarité, les journées de 8h devant l’écran, les 50 mails par jours, la charge mentale dans tous les sens et l’isolement, je ne suis pas sûre que ce soit très adapté pour lutter contre l’anxiété et les troubles du sommeil.
Dans son rapport annuel sur les tendances sociales et de l’emploi 2026, l’organisation internationale du travail met en avant une dégradation de la qualité du travail au niveau mondial. La vérité c’est donc que le travail se dégrade, qu’il paye de moins en moins et que chacun.e tente de survivre à sa propre précarité. Mais cet éclatement et cette individualisation du travail ont aussi des conséquences sur l’engagement syndical. Alors qu’on le sait bien, c’est l’union qui fait la force. Et là, face à l’ennemi, notre constellation d’auto-entrepreneur.es ne permettra aucun rapport de force. Alors pour nous libérer des patrons et des horaires, est ce qu’on n’est pas en train de nous tirer une balle dans le pied ? Est-ce que se replier comme on le fait est réellement une bonne idée ? Personnellement je ne me retrouve plus dans cette constellation qui épouse tous les contours du néolibéralisme, qui nous affaiblit et nous demande une adaptabilité sans faille en nous faisant croire qu’elle nous rend libres. Je sens que je n’arrive déjà plus à m’adapter alors qu’on sait bien que ce n’est que le début. L’air du travail devient irrespirable et saturé et je ne dis pas du tout que c’était mieux avant. Déjà, je n’y étais pas avant donc je n’en sais rien mais de ce que j’en sais ça ne faisait pas rêver non plus. Pourtant ce qui se dessine aujourd’hui ne me fait pas bien rêver non plus.
Il faut s’adapter et l’adaptation passe par des sacrifices il parait. « La fête est finie » a dit Retailleau. Pas pour lui je pense mais enfin bon. Bientôt la résilience sera dans toutes les bouches, quand il sera trop tard pour nous. Alors qu’est ce qu’on fait ? Je n’en sais rien. Je ne sais d’ailleurs pas bien comment finir ce texte dans lequel je pose plus de questions que je n’apporte de réponses. Il faudra prendre de la hauteur et apporter une analyse critique sur le système dans son ensemble mais en attendant je commence par poser tout ça ici, par vous inviter toutes et tous à rejoindre un syndicat (vous le pouvez en tant qu’auto-entrepreneur.e) et par ouvrir la discussion. Ensuite on verra mais à part faire la révolution pour abolir le travail et le capitalisme, je ne vois pas bien comment on va pouvoir se tirer de là. Peut être qu’au lieu de penser directement à monter son projet perso on pourrait réfléchir à faire équipe différemment dans les structures ? À prendre soin les un.es des autres ? À construire des équipes horizontales et à laisser les gens construire leurs horaires comme ils et elles le souhaitent en fonction de leur vie et de leur mode de fonctionnement (en veillant à conserver un socle commun évidemment) ? À se réunir en association ? En coopératives ? À militer pour conserver les acquis sociaux durement gagnés ? 🤷🏻♀️
Il me faudrait creuser le sujet pour pouvoir réellement imaginer des solutions alors je vais en rester là pour le moment, c’est déjà très (trop) long.
Merci de m’avoir lue si vous l’avez fait et pardon de vous avoir déprimé.es si je l’ai fait.
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À ECOUTER OU LIRE POUR ALLER PLUS LOIN : Nous devenons les autoentrepreneurs de notre propre précarité – Podcast À l’air libre (Médiapart) / En finir avec la souffrance au travail et Travailler moins pour vivre mieux – Podcast Programme B / Série Self Care Ta mère – Êtes-vous en burn out ou êtes-vous une petite nature ? – Podcast Après la pluie / Vous ne détestez pas le lundi, vous détestez la domination au travail – Livre de Nicolas Framont / Newsletter Cdlt – Séverine Bavon

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