QUAND JE NE DIS RIEN

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Durant l’été j’ai lu un numéro du 1 hebdo acheté il y a quelques mois et qui explore la question du « chez-soi ». Dans un entretien, la philosophe Claire Marin explique qu’en français, contrairement à l’anglais Home, le chez-soi fait référence au « soi », et désigne donc « un lieu chargé d’une identité ou qui permet son épanouissement ». Elle se demande alors s’il existe des endroits où l’on devient soi-même plus facilement ou au contraire des endroits qui nous restreignent en interdisant certains aspects de notre personnalité. Je suis piquée de curiosité et je me rends compte que cette sensation de « se sentir chez soi » m’a quittée ces dernières années. Je ne sais pas quand, je ne sais pas pourquoi. Depuis cette lecture je ne cesse d’y réfléchir et dans le but de comprendre peut-être pourquoi je ne me sens pas vraiment chez moi ici en Auvergne où je vis depuis 5 ans, je commence à demander à mes proches s’iels se sentent chez elleux quelque part et si oui ou non, pourquoi. 

Je reçois évidemment des réponses très différentes. Ma sœur, par exemple, me dit qu’elle se sent chez elle dans l’appartement de notre grand-mère ainsi que dans la maison qu’elle habite aujourd’hui en Auvergne. Elle me dit « dans les lieux dans lesquels j’ai passé suffisamment de temps pour connaître les détails, les matières, les ombres ». Dans la ville de région parisienne où nous avons grandi (là où vit encore notre grand-mère), elle me dit qu’elle connait les matières, celles de l’appartement mais aussi celles de la ville, et que maintenant qu’elle est adulte, elle ne découvre plus le monde de cette façon-là, par les matières. Parce qu’elle voit le monde de plus haut, qu’elle explore moins par le toucher et que, par conséquent, les lieux qu’elle traverse lui appartiennent moins. Elle se sent alors davantage chez-elle à l’intérieur de la maison qu’elle habite plutôt que dans des lieux extérieurs. 

Mon ami N. me parle du grenier de sa maison de famille : « parce qu’il n’est pas beaucoup aménagé et que personne n’y va mais qu’il est quand même connecté avec le reste de la maison, avec le village et les montagnes autour » et qu’il s’y sent bien parce qu’il y va chaque année depuis l’enfance. Il précise tout de même qu’il ne s’y sent pas forcément chez lui mais que cet espace lui donne la sensation « d’appartenir », parce qu’il se sent être en relation avec lui. Comme ma sœur, il parle aussi de la ville de région parisienne où nous avons grandi et que, même si cet endroit est un chez-lui « de la mémoire » – parce qu’il n’a justement plus l’impression d’être en relation avec lui – cela reste un endroit qui « l’habite ». Je comprends qu’il ressent comme un manque de réciprocité qui l’empêche de se sentir parfaitement chez lui là-bas mais qu’à sens unique, quand il y retourne, il se sent encore habité par cet endroit même si lui ne l’habite plus. Il me dit finalement qu’il se sent chez lui partout où il a un lien, une relation. Comme un affect réciproque en quelque sorte.

Ma mère, quant à elle, me parle de la Méditerranée qui, à la fois la rapproche de la ville d’Alger dans laquelle elle a grandi jusqu’à ses 12 ans sans jamais y être retournée depuis (je reviendrai un peu plus loin sur la question coloniale lorsque j’évoquerai ma grand-mère), et à la fois parce que c’est là qu’elle passait ses étés une fois arrivée en France. Elle dit que lorsqu’elle passe le cap de l’Esterel et qu’elle voit les roches rouges se déployer, majestueuses, devant ses yeux, elle se sent plus légère. Comme si elle pouvait tout d’un coup « respirer mieux ». 

Je comprends alors assez rapidement et sans trop de surprise que pour la plupart d’entre nous, le « chez-soi » (ou en tous cas l’un d’entre eux) est associé à l’enfance, à l’endroit où l’on a grandi et ce, même si l’enfance ne demeure pas un bon souvenir. Je me demande alors, comme Marie Kock dans son livre Après le virage c’est chez moi que je me suis empressée d’acheter pour nourrir ma réflexion sur le sujet, « si l’on peut retrouver un sentiment d’ancrage aussi fort que celui lié aux lieux de l’enfance ». Elle se demande aussi, et je la rejoins complètement : « Comment faire pour ne pas être complètement à côté de la plaque dans un moment où une grande partie du pays estime que ceux et celles qui ne sont pas né·es ou n’ont pas grandi ici feraient bien, justement, de repartir dans les lieux de leur histoire familiale ? Et comment dire que parfois j’ai envie de rentrer dans les montagnes avec lesquelles j’ai grandi quand d’autres craignent d’être forcé·es de repartir dans les lieux qu’ils et elles ont dû quitter, souvent sans espoir de retour ? ». Je pense alors à ma grand-mère, née à Alger et restée dans cette ville jusqu’à ses presque 40 ans, qui m’a déjà dit à plusieurs reprises qu’elle ne parvenait toujours pas à se sentir pleinement chez elle en France. Elle considère encore aujourd’hui à 93 ans que chez elle, c’est là-bas, bien qu’elle n’y soit, comme ma mère, jamais retournée (même si j’aime énormément ma grand-mère et que je ne remets pas en cause son ressenti, je suis consciente de son caractère colonial et je le déplore. Même si je ne vais pas entrer dans les détails ici entre deux parenthèses, considérer comme « chez-soi » un territoire colonisé auparavant par ses ancêtres est problématique et il me semble important de le préciser).

Ma grand-mère me dit tout de même se sentir chez elle dans l’appartement qu’elle occupe depuis 53 ans (celui que j’ai moi-même toujours connu et dont parle ma sœur). Claire Marin parle du temps, de l’habitude et de la répétition, souvent considérés comme monotone et enfermants mais qui peuvent, au contraire, nous libérer en nous permettant de « faire les choses de mieux en mieux, de façon de plus en plus spontanée ». A son âge, ma grand-mère ne sait même plus ce que peut bien vouloir dire « faire vite », mais elle habite dans cet appartement depuis si longtemps qu’elle vit avec aisance dans cet endroit qui lui est familier. Comme « intégré à son schéma corporel », elle pourrait presque s’y déplacer les yeux fermés. Claire Marin parle de nos lieux d’habitation comme des sortes « d’extension de nos actions, de prolongement de nos gestes. Un corps vivant qui s’étend au-delà de nos limites physiques ». En revanche, il y a aussi des lieux qui nous agressent parce qu’on trouve que « tout s’y déroule trop vite, parce qu’on s’y sent bousculé·es. Et au contraire des endroits dont le rythme correspond exactement à notre rythme personnel ». Il est vrai que j’ai plus de difficultés qu’avant à me sentir chez moi dans les lieux que j’habite depuis que j’ai des enfants avec qui je dois cohabiter. J’ai beau les aimer profondément, je trouve réellement difficile de partager l’espace dans lequel je vis avec deux individus qui ne vivent pas au même rythme que moi, qui n’ont pas les mêmes exigences en termes de propreté ou de rangement, qui occupent l’espace d’une façon que je peux trouver, par moment, envahissante etc. Je suis heureuse et soulagée d’entendre que je suis loin d’être la seule dans ce cas en écoutant l’épisode 2 de la série Chez-nous – chacun cherche son chez-soi, réalisée par Elodie Font pour LSD en 2023 et qui explore la manière dont il faut composer pour faire de la place à l’autre, sans pour autant s’oublier totalement dans l’habitat à plusieurs.

Ma sœur me dit qu’elle se sent aussi un peu chez elle à Orléans, ville dans laquelle elle a fait ses études et dans laquelle elle retourne encore régulièrement pour y voir sa belle-famille et ses ami·es. J’ai ressenti la même chose avec la ville de Lille dans laquelle j’ai passé 5 ans pour mes études. Après en être partie, chaque fois que j’y retournais pour rendre visite à mes ami·es, je retrouvais cette sensation de « rentrer à la maison » à peine sortie du train. Mais les années ont passé, et même si j’ai continué d’y retourner régulièrement, j’ai observé cette sensation s’amenuiser au fil de mes visites. Jusqu’à la dernière fois où je me souviens m’être dit en arrivant là-bas, non sans une pointe de tristesse, que ce sentiment familier de « retour à la maison » m’avait quitté pour de bon. Malgré tout, je continue d’avoir là-bas des ami·es très proches qui ne manquent pas de me rappeler que « chez elleux c’est aussi chez moi », et ça, c’est infiniment plus important. 

Claire Marin, toujours dans le même article, explique qu’on peut aussi « symboliquement se sentir chez soi dans une activité, dans un groupe d’ami·es, dans une communauté ou dans un groupe politique ». Je me sens, c’est vrai, un peu chez moi dans la lecture alors qu’enfant je ne lisais pas du tout (je me suis mise à lire vraiment il y a une dizaine d’années). Je me sens aussi souvent un peu chez moi dans une librairie (qu’est-ce que c’est snob de dire ça !). Je tiens d’ailleurs toujours à me rendre dans la ou les librairies indépendantes de la ville où je me trouve, même si je n’y suis que de passage pour quelques heures comme c’était le cas cet été à Niort où je m’étais arrêtée en coup de vent sur la route du retour des vacances. J’ai eu le plaisir de passer un moment dans le centre de cette ville que je ne connaissais pas (et pour laquelle j’avais, soyons honnête, quelques apriori) et la surprise d’y découvrir deux librairies très chouettes que je ne soupçonnais pas du tout (je salue au passage l’incroyable libraire de chez À l’ombre du vent qui a mis sur mon chemin le merveilleux Basses terres d’Estelle-Sarah Bulle). Je trouve intéressant l’idée d’avoir des lieux hors de chez soi qui nous accueillent et nous permettent de trouver facilement, où que l’on soit, un sentiment familier et un peu de réconfort. Je sais aussi que quand je retrouve mon groupe d’ami·es d’enfance dont je suis toujours proche et avec qui je pars chaque été en vacances, peu importe l’endroit de nos retrouvailles, dès que nous sommes tous·tes ensemble, je ressens immédiatement la sensation de « rentrer à la maison ». Je la ressens aussi beaucoup avec celui qui partage ma vie depuis 15 ans. Et c’est ce qui m’aidée à comprendre que, pour me sentir chez moi quelque part j’avais impérativement besoin de m’y sentir en sécurité (quiconque me connait un tout petit peu ne sera pas très surpris·e !). 

Voilà maintenant 5 ans que je suis partie vivre en Auvergne avec mon amoureux et mes deux enfants. Je m’y sens bien, j’aime cette région mais je ne m’y sens pas vraiment chez moi et je ne comprends pas bien pourquoi. Avant d’être ici, j’ai habité 5 ans dans un grand village à côté de Toulouse et ce que je trouve étrange c’est que, malgré le fait que je n’aimais pas particulièrement la maison dans laquelle nous vivions en location, que j’avais toujours beaucoup trop chaud là-bas et que le village en lui-même ne me plaisait pas vraiment non plus, je m’y sentais plutôt chez moi. Je comprends alors que se sentir chez soi quelque part n’a pas forcément de lien avec le fait de s’y sentir bien. Mais je n’arrive toujours pas à comprendre ce qui me permettait de me sentir chez moi là-bas et que je ne retrouve pas ici. Je continue de réfléchir, j’écris pour laisser (peut-être) les réponses venir toute seules et je finis par identifier le lien à mon besoin de sécurité. Je me rends compte alors que si la sensation de me sentir chez moi m’a quittée ces dernières années, c’est surtout parce que le sentiment de sécurité m’a quittée. Quand je suis devenue mère pour la première fois en 2015, les prises de conscience se sont enchainées les unes après les autres. C’est à ce moment-là que je suis devenue féministe, que je suis devenue responsable de quelqu’un d’autre que moi, que je me suis rendue compte qu’un être humain dépendait de moi alors que je ne m’en sentais pas capable et que le dérèglement climatique se confirmait de plus en plus, laissant une angoisse grandissante quant à l’avenir que notre société réservait à cet enfant que j’avais décidé de mettre au monde. À ce moment-là, alors que j’habitais encore là-bas dans ce village proche de Toulouse, j’ai commencé à craindre la suite (c’est évidemment un immense privilège – notamment lié au fait que je suis une femme blanche – que ce soit arrivé à presque 30 ans !). Cette crainte ne m’a plus jamais lâchée, elle n’a fait que grandir à mesure que le monde a continué de s’effriter, de s’inonder, de se réchauffer, de s’extrême-droitiser etc. J’ai alors voulu déménager pour me rapprocher de ma sœur et pour fuir la chaleur des étés toulousains. Mais je me rends compte maintenant que ce que j’étais venue chercher en Auvergne, ce n’était finalement que ce sentiment de sécurité qui m’avait quittée et que j’espérais retrouver. Mais cette perte n’étant pas liée à un lieu mais bien à un contexte qui, comme vous l’aurez remarqué, ne va pas en s’améliorant ces dernière années, bien au contraire, ce sentiment de sécurité ne revient pas et c’est pour cette raison que je ne peux plus me sentir chez moi, ni ici, ni là-bas, ni nulle part ailleurs. Et ce sera comme ça désormais, je vais devoir composer avec ça. Ce que j’étais venue chercher en Auvergne en réalité, c’était tout ce qui disparaissait sans que je ne puisse m’interposer : les hivers froids, la neige, les saisons, la pluie, la nature verdoyante, les insectes. J’étais partie ici pour tenter de retenir encore un peu ce que je voyais s’en aller, tenter de recréer ce que j’avais toujours connu et essayer de retrouver ce sentiment de sécurité qui semblait définitivement s’en être allé. Vivre avec le trouble nous dit la philosophe Donna Haraway. Ce sera ça désormais la vie, il faudra s’y accommoder (et lutter activement pour que la classe bourgeoise dominante cesse de détruire nos conditions de vies pour se faire du profit !). Encore une fois, j’ai déjà eu de la chance qu’elle ait été si claire toutes ces années mais malgré tout, la chute est douloureuse et elle n’est plus si lente. Tout est chaos, je suis d’une génération désenchantée. Cette chanson de Mylène Farmer n’a jamais pris pour moi autant de sens que maintenant. 

Voilà où m’a menée cette lecture du 1 cet été. J’ai pu comprendre pourquoi je ne me sens pas vraiment chez moi ici, que ce n’est pas parce que je n’y suis pas bien, ou pas complètement à ma place, mais que je ne me sens plus chez-moi nulle part parce que je ne me sens plus chez-moi sur terre (sur une terre faite de jeux de dominations, de prises de pouvoirs par certain.es au détriment de – presque – tous.tes les autres, d’intelligence artificielle et j’en passe) et qu’il va falloir faire avec (en gardant espoir et en luttant ! Je ne le dirai jamais assez…). Je sais au moins que je n’ai plus besoin de continuer à chercher l’endroit parfait parce qu’il n’existe pas et que si je me sens bien ici c’est tout ce qui compte (et qu’au vue de ce qui se passe à différents endroits de cette terre, c’est encore un immense privilège). Je sais aussi que c’est maintenant auprès d’individus que je peux retrouver ce sentiment : mes ami·es d’enfance, mon amoureux, ma sœur, ma mère, ma grand-mère (j’espère encore le plus longtemps possible), que ces gens sont ma maison et que c’est déjà réconfortant. Et qui sait, peut-être qu’un jour, à force de vivre ici, je finirai par m’y sentir chez-moi, même si ce sentiment de sécurité ne revient pas. 

Merci de m’avoir lue.


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