QUAND JE NE DIS RIEN

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On est le 1er mai, je scrolle… et je vois défiler les brins de muguet, les appels à manifester, les piqûres de rappel que ce jour n’est pas la fête du travail mais bien la journée internationale de lutte pour les droits des travailleur.euses et les photos de manif. Je me mets à râler et me vient alors une réflexion que je vais tenter de partager sans être sure d’y arriver. 

Je viens de traverser plusieurs semaines, plusieurs mois difficiles. Ma vieille amie la dépression était revenue me visiter et avait décidé de s’installer sur le canapé d’un coin de ma tête. Depuis peu, je sens une éclaircie, elle a dû décider de sortir un peu prendre l’air. J’ai l’habitude, je sais qu’elle va partir, comme à chaque fois, puis revenir, je ne sais pas quand ni pour combien de temps. Mais pour l’aider à s’en aller il a fallu que je mette deux ou trois choses en place dans ma vie et notamment couper les réseaux sociaux ainsi que toutes les sources d’informations voire les discussions entre ami.es qui abordaient certains sujets d’actualité. Je me suis mise à tricoter, à lire des romans jeunesse, à faire des mots fléchés et à re re re re re re re regarder friends. Et cette semaine en plus, je suis en vacances ! Alors avec mes romans et mon tricot, le vélo, le soleil, les siestes, mon agenda fermé et mes mails à l’arrêt, mon état s’est encore un peu plus amélioré. C’est fragile, je le sens, mais c’est un bon début.

Comme je commençais à me sentir mieux cette semaine, j’ai retrouvé le goût d’écrire un peu, notamment sur les livres que j’avais lu ces derniers temps. J’ai donc écrit deux textes que j’ai eu envie de partager et je suis retournée sur Instagram pour les publier. Et je me suis remise à scroller. Chaque jour un petit peu plus. Sans  vraiment m’en rendre compte vraiment, sans y prêter attention. 

Et nous voilà donc le 1er mai, je scrolle et je me rends compte que je suis en colère. En colère contre cette société qui nous invite à célébrer le travail comme une fête (mais lol !). Je commence à râler : putain mais c’est vraiment un truc de fou, comment on a pu arriver à dire « le 1er mai c’est la fête du travail » sans se rendre compte que c’était vraiment une vaste blague cette histoire. Ces derniers mois mon travail m’a rendue triste. Parce que je suis en auto-entreprise, un statut précaire que le gouvernement Bayrou a décidé de précariser encore un petit peu plus. Que je travaille dans le spectacle vivant public, secteur mis à mal depuis plusieurs années, comme tous les services publics, que le gouvernement Bayrou (encore lui), ses sbires de la DGCA et celleux des collectivités territoriales sont en train de finir d’achever. Que je travaille chaque année un peu plus pour me trouver chaque année un peu plus en difficulté financièrement. Que je passe mes journées à me faire voler ma vie par des mails et des tableaux Excel, à me faire parler comme de la merde par des gens au bord du burn out et tout ça pour ressentir chaque fin de journée la sensation étrange de n’avoir rien fait si ce n’est des choses virtuelles qui me laissent un grand vide et une immense fatigue. Et voilà qu’aujourd’hui je suis invitée à fêter le travail ! 

Je suis en colère. Et m’aperçois alors que si je suis en colère, c’est le signe que j’ai retrouvé de la force, et donc que je vais mieux puisque le principe de la « guérison » c’est de revenir à son état « normal », celui « d’avant la dépression » (bon en vrai je ne crois pas vraiment à la guérison, pas de façon systématique en tous cas. Parlons plutôt de « rétablissement »). Et moi, mon état normal c’est d’être vénère. Vénère parce j’ai mis au monde deux enfants alors qu’il court à sa perte. Vénère parce que des connards s’amusent avec nos vies comme si nous étions dans un dessin-animé. Vénère parce que l’été il fait 40 et ces mêmes connards préfèrent mettre de l’argent dans le développement de l’intelligence artificielle, dans la police et dans la guerre. Vénère parce que je cotise chaque mois pour engraisser d’autres personnes bien plus riches que moi et pour voir le service public réduit à peau de chagrin. Vénère parce que Gaza, parce que Betharram, parce que Le Scouarnec, parce que Mazan, parce que, parce que, parce que… Vous voyez, je pense que je n’ai pas besoin de continuer. La liste serait beaucoup bien trop longue et même si d’ordinaire j’adore les listes, celle-ci je m’en passerais bien et vous aussi je pense. Tout ça pour dire que c’est mon état de colère qui m’a donné l’indice que je commençais à aller mieux. Et ça ma rendue triste. C’est ça la vie ? Être vénère, m’appuyer sur cette colère pour militer, faire ma part, aussi petite soit-elle puis sombrer petit à petit en dépression et devoir m’enfermer dans une bulle de déni pour me rétablir, rester en vie et ne pas rendre la vie trop dure à mes enfants qui n’ont rien demandé ? Puis me rétablir, sortir du déni et être immédiatement vénère parce qu’en réalité c’est sain d’être vénère dans ce monde de merde pour lequel je n’ai jamais signé. Mais pour rester vivante il va falloir toujours que je m’anesthésie ? Que je ne lutte plus ? Que je tricote et que je laisse le monde brûler ? 

Je n’ai aucune réponse et par pitié, je n’en attends aucune. Je veux juste partager ce qui m’a traversée ce jeudi 1er mai 2025 entre deux brins de muguet pour fêter le travail (mon cul). Car je crois bien que c’est ça qui va se passer, m’énerver, lutter, me fatiguer, depressionner, m’anesthésier puis tout recommencer jusqu’à ce que. 

Jusqu’à ce que quoi ? L’avenir nous le dira. En attendant, ne fêtons pas le travail ni la journée de la femme, n’acceptons pas la résilience qui aura bien un jour ou l’autre son ministère car quand le chaos devient trop grand, les dirigeants demandent au peuple d’être résilient, c’est bien pratique. Prenons soin de nous et prenons soin des autres, luttons autant qu’on le peut même dans les interstices, même quand on croit que ça ne sert à rien, trouvons de la joie là où il y en a – il y en a toujours même quand on ne peut plus la voir – et n’oublions pas que le travail ne paye pas, pas nous en tous cas, mais qu’il nous tue beaucoup.


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