août 2023
Cet été je suis retournée dans l’appartement de ma grand-mère dans lequel je venais chaque année avec ma sœur pendant les grandes vacances tandis que ma mère travaillait. Cet appartement n’est pas très grand : deux chambres, une salle de bain avec un bidet, une petite cuisine, un salon et un balcon. Il est situé au deuxième étage d’un immeuble lui-même situé dans une résidence des années 70 construite autour d’un petit port qui accueille essentiellement des bateaux à moteur. La résidence et l’appartement sont vintage en tout point de vue : des façades aux stores en passant par les rambardes des balcons et à l’intérieur, de la moquette aux papiers peint en passant par les rideaux, la vaisselle, le mobilier en formica ou les lits à ressorts qui grincent. Tout à l’air fraichement sorti d’une brocante à la mode. Je n’y étais pas allée depuis 20 ans ! La résidence se trouve dans une ville des Alpes-Maritimes, station balnéaire et bétonnée de la bien nommée Côte d’Azur. Enfant, j’y venais donc chaque été, seule avec ma sœur et la plupart du temps durant les trois semaines que je passais ici, je ne sortais pas de la résidence. J’y retrouvais les mêmes ami.e.s et on passait l’intégralité de nos journées à la piscine qui se trouve au milieu et qui est à disposition de l’ensemble des personnes qui y habitent, à l’année ou pour les vacances. Le soir, une fois la piscine fermée, on se retrouvait devant nos immeubles et on trainait dans la résidence, sur le béton devant ou sur la pelouse derrière, explorant tous les jeux d’enfants possibles et imaginables. Je garde d’excellents souvenirs de ces vacances durant lesquelles je n’allais même jamais à la plage. Une journée par an en Italie, parfois un mini-golf et un après-midi à l’aqua-splash éventuellement si ma mère était là mais c’était tout. Mes grands-parents détestaient le monde et les plages bondées. J’ai du mal à comprendre où peut bien résider la logique d’acheter un appartement dans un des endroits les plus peuplés de France en été alors qu’on préfère le calme et la tranquillité mais c’est un autre sujet. Moi, je ne me rendais compte de rien. Je laissais mon corps s’emplir de moments présents qui, sans le savoir deviendraient des souvenirs.
Dans la résidence il y avait un hôtel, « Le Trois-mâts ». Chaque semaine y était organisée une soirée dansante à destination des client.e.s. Alors chaque semaine, je choisissais ma plus belle tenue – que je ne trouvais jamais assez belle en comparaison à celle de mes amies – je faisais ma plus belle coiffure et on allait y passer la soirée, rencontrer les enfants de passage et danser sur la macarena, Yakalelo ou Wes Alane. J’attendais chaque semaine cette soirée avec impatience. Je connaissais par cœur toutes les chorégraphies des tubes de l’été, j’avais le droit de rentrer plus tard que les autres soirs et j’avais l’impression d’être la reine du monde, ou du moins, celle du dancefloor. Sans le savoir, les jeux de séduction et les oppressions liées à l’hétéronormativité et aux injonctions patriarcales étaient déjà bien à l’œuvre mais ça c’est encore un autre sujet. Mes grands-parents me laissaient beaucoup d’autonomie. Je respectais les règles et chaque année, les horaires et les permissions étaient rediscutées à mesure que je grandissais.
Je ne me souviens pas beaucoup de ma sœur là-bas. Je crois qu’elle avait peu d’ami.e.s, qu’elle passait plus de temps avec ma grand-mère et qu’elle lisait énormément. Est-ce qu’elle s’ennuyait ? Je ne sais pas trop. Moi, j’étais dans ma bulle. Parfois, on avait le droit d’aller seules au bout de la rue, avec une pièce pour aller acheter quelques bonbons ou des tubes en plastique remplis de sucre glace chez le marchand de journaux qui nous connaissait bien. Tous les étés se ressemblaient mais j’y retournais avec hâte. Je m’y sentais bien, j’aimais retrouver ce que je connaissais, la sensation de rentrer à la maison. Pour l’enfant angoissée que j’étais, retrouver mes repères chaque année, c’était confortable. Ou bien c’est cette régularité qui m’a conduite à ne pas trop aimer le changement ? Je n’en sais rien, c’est l’œuf ou la poule, comme toujours. Il n’empêche qu’aujourd’hui encore, je n’aime pas voyager, encore moins à l’étranger et j’aime retourner dans des endroits que je connais bien. Je suis curieuse d’autres choses, c’est comme ça. Mon bilan carbone ne s’en porte que mieux.
Là-bas, cet été, les souvenirs se sont mélangés mais ils étaient bien là. Cet appartement sera peut-être bientôt vendu et j’avais envie d’y emmener mes enfants au moins une fois avant que plus rien ne me rattache à cet endroit. Je me dis que si mes enfants connaissent cette résidence et cet appartement, ils existeront dans leurs souvenirs à eux aussi. Une manière de les faire durer plus longtemps. Rallonger la mémoire de ce lieu qui regroupe une partie de ma vie d’enfant.
Je pensais être inondée de nostalgie en arrivant là-bas. Sauf que, comme je ne sortais jamais de la résidence, l’arrivée dans la ville ne m’a fait aucun effet, je ne reconnaissais rien puisqu’en réalité, je ne connais rien de cet endroit. Je n’ai donc rien ressenti en arrivant si ce n’est la sensation étrange liée à la prise de conscience que j’étais venue durant 15 ans dans une ville dont j’ignore absolument tout à part la résidence, le marchand de journaux du bout de la rue devenu un Spar, et le Géant Casino. En arrivant dans la résidence par contre, puis dans l’appartement, tout m’a semblé tellement familier que j’ai eu l’impression d’être venue la veille. Ma mère et ma grand-mère continuent d’y venir trois ou quatre mois par an. Cet appartement, sans que rien n’y ait changé, semble donc tout à fait vivant et habité.
Cependant, rien ne s’est passé comme je l’imaginais. Avec mes yeux d’adulte, tout a été différent. Je n’ai pas voulu me contenter de rester dans la résidence. Je suis donc sortie en ville, à la plage, en balade. Mais partout je me suis sentie mal. Je n’ai vu que des choses que mes yeux d’enfant ne voyaient pas. Ou est-ce que c’était vraiment différent avant ? Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, je n’ai vu que du béton partout, l’absence d’arbres, les gros SUV BMW, l’aéroport à 5 minutes et le bruits réguliers des avions, les bateaux de luxe, les embouteillages à toute heure, les plages, le marché, les rues bondés et les ronds-points partout, bondés eux aussi. J’y ai aussi vu ce qui n’était pas quand j’étais enfant. Ou que j’ai oublié, je ne sais pas non plus… Les nuits tropicales, la chaleur écrasante, les moustiques, les méduses, l’herbe jaunie lorsqu’elle n’est pas peinte en vert par un maire de droite qui souhaite que les effets de la sécheresse restent invisibles au risque d’altérer les vacances des touristes venus penser à rien, et surtout pas au réchauffement climatique. Tous les signes d’un monde qui meurt à petit feu – sans mauvais jeu de mots – aux côtés de tout ce qui nous conduit lentement mais surement vers sa mort. Les effets et les causes du réchauffement climatique sont là-bas. Je ne pouvais plus jouir de l’insouciance de mes yeux d’enfants. Je ne pensais qu’au privilège d’avoir un appartement à disposition qui reste vide 8 mois de l’année et dans lequel je ne vais même jamais. Là-bas, tout ce que je méprise le plus dans ce monde m’a sauté aux yeux et serré le cœur. Tout m’insupportait. Je ne pouvais pas profiter ni me remplir de moments présents pour qu’ils deviennent de nouveaux souvenirs. S’ajoutait à ça, la culpabilité d’être aigrie, rabat-joie et dans le contrôle tout le temps, pour la double peine sinon ce serait pas drôle.
Parfois, à trop vouloir garder le passé peut-être qu’on le ternit. J’aurais peut-être dû garder mes souvenirs précieusement dans le creux de ma tête et de mon cœur. Maintenant ils seront teintés d’un goût amer, pour toujours. Souvenir de cet été 2023 qui sera surement le moins chaud du reste de ma vie.
Le mieux que j’ai pu faire a finalement été de rester dans la résidence et d’aller à la piscine. Et là, contre toute attente, j’ai pu voir mes enfants sauter dans l’eau chlorée de cette piscine que je connais par cœur, jouer avec mes jouets, lire mes livres, rire et se disputer dans ma chambre, courir sur la moquette et dormir dans nos lits qui grincent. Peut-être se sont-ils remplis de moments présents qui deviendront des souvenirs. Peut-être que cette résidence et cet appartement continueront d’exister dans leur mémoire. La ville toujours pas. La plage et le marché non plus. Mais la résidence, la piscine et l’appartement, oui. C’est peut-être alors un pari réussi. Seul le temps nous le dira.
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